
Cher Patrick Bloche, vous entendez expliquer aux artistes (Libération, du 29 décembre) pourquoi vous avez eu raison de proposer l'amendement qui légalise le téléchargement sauvage des oeuvres sur Internet et organise un mécanisme forfaitaire de rémunération des ayants droit appelé «licence globale».
Permettez au premier disquaire de France de vous répondre. J'écarte tout de suite l'argument selon lequel je m'opposerai à votre amendement simplement pour défendre les intérêts mercantiles de mon entreprise. Si c'était là seulement mon propos, il y a longtemps que la Fnac se contenterait de vendre, comme les grandes surfaces, 5 000 à 10 000 hits. Or, chaque année, nos 800 disquaires spécialisés et passionnés commercialisent 200 000 références différentes, parmi lesquelles 190 000 disques qui se vendent à moins d'un exemplaire par magasin et par an. Depuis sa création il y a cinquante ans, la Fnac milite pour la démocratisation et la diversité culturelles. Nous ne voulons pas d'un monde où l'on écoutera seulement Eminem et la Star Ac. Or, c'est cela que vous nous proposez.
Tout d'abord, je suis inquiet quand je vois un député socialiste renouer avec des démons anciens qu'on croyait oubliés : faire le bonheur des gens malgré eux. La majorité écrasante de leurs organisations représentatives syndicats, sociétés d'auteurs... et, individuellement, la plupart des talents français (et d'ailleurs étrangers), ainsi que les producteurs indépendants se sont prononcés contre votre amendement. Plutôt que d'expliquer aux artistes ce qui est bon pour eux, que ne les écoutez-vous ?
Vous dites avoir voulu vous opposer à une loi liberticide, celle sur le droit d'auteur proposée par le ministre de la Culture après concertation avec l'ensemble des professionnels. Votre amendement, lui, est tout bonnement «créaticide» au sens où il organise le pillage légal du répertoire musical national et assassine la création musicale française en la privant de sa juste rémunération.
Une telle disposition est contraire à la tradition de notre pays. Depuis l'invention du droit d'auteur sous la Révolution française jusqu'aux combats récents contre l'AMI et pour «l'exception culturelle», notre pays s'est illustré par son rôle d'avant-garde dans la défense des arts et des lettres. Cela lui vaut d'ailleurs d'être encore l'un des rares pays du monde à «résister» à la puissance américaine en conservant notamment une cinématographie et une musique nationales vivantes et fortes. Cela lui vaut aussi l'admiration et le soutien des créateurs sur tous les continents qui exhortent leurs propres gouvernements à imiter le nôtre. Oui, dans ce domaine, conformément à ses valeurs universalistes, la France demeure un modèle.
Depuis les accords Blum sur le cinéma jusqu'à l'action de Jack Lang et de ses successeurs, la gauche dont vous vous réclamez s'est inscrite dans cette perspective. Elle a toujours considéré que la culture devait être protégée par des régulations appropriées contre les effets destructeurs du progrès économique ou technique s'il est laissé à lui-même. Or, par votre amendement, vous avez fait prendre à la représentation nationale l'exact contre-pied d'une tradition qui était à la fois celle de votre pays et celle de votre parti.
En légalisant le téléchargement sauvage contre la poignée de lentilles d'une licence globale, vous avez voté un texte inique et assassin pour la musique française.


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